Étude des conséquences de l'abus sexuel sur enfants, à partir de cas non cliniques
Exposé présenté au symposium patronné par Paulus Kerk à Rotterdam, le 18 Décembre 1998.

Dr Bruce Rind, département de Psychologie, Université du Temple ;
Dr Robert Bauserman note 1, Département de Santé et d'Hygiène Mentale, Etat du Maryland ;
Philip Tromovitch, candidat au doctorat à l'Université de Pennsylvanie.

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Table des matières

Va à » Compte-rendu des publications
Va à » a) Compte-rendu qualitatif des publications
Va à » b) Limites des compte rendus qualitatifs
Va à » c) Compte-rendu quantitative des publications
Va à » Échantillons nationaux
Va à » Échantillons étudiants
Va à » Milieu familial
Va à » Discussion
Va à » L'abus sexuel sur enfant: une construction remise en cause
Va à » Échantillons non cliniques sur la sexualité garçon-adulte 
Va à » Conclusion
Va à » Les notes

En Amérique, au début des années 70, les professionnels de la santé mentale, les politiciens, les forces de police, les médias et le public en général ont commencé à s’intéresser de très près à l’abus sexuel sur enfants, que nous noterons ici ASE. Peu à peu, cette préoccupation a gagné de nombreux pays dans le monde. Les médias, la presse populaire et les publications scientifiques ont généralement dépeint l’ASE comme une expérience particulièrement traumatisante, une " force destructrice pour la santé mentale de l’adulte ". Par exemple, dans le plus grand journal américain de psychologie clinique, les auteurs d’un article récent affirmaient qu' " il y a peu d’événements dont la capacité de traumatisme puisse être comparée à celle de l’abus sexuel sur enfant ", ce qui signifie en fait que rien, quasiment, ne peut être pire pour une jeune personne que de vivre ce type d’expérience. Quelques spécialistes de la santé mentale ont même tenté d’expliquer que la plus grande partie, voire la totalité des psychopathologies adultes sont la conséquence d’un ASE.

De l’avis général, on estime depuis ces vingt dernières années que l’ASE possède les propriétés de base suivantes :

• il cause des dommages ;

il a une action profonde et généralisée ;

il a un effet négatif identique pour les garçons et les filles.

Suivant cette théorie, les propriétés de l’ASE sont les mêmes, que l’on considère des malades en thérapie (échantillons cliniques) ou non (échantillons non-cliniques). Ces dernières années, nous avons fait porter nos recherches sur l’étude des propriétés de base supposées de l’ASE.

La question que nous avons posée, et à laquelle nous allons tenter de répondre dans cette présentation, est la suivante : ceux qui ont connu l’expérience d’un ASE ont-ils subi des dommages psychologiques profonds et généralisés, quel que soit leur sexe ? Avant de parler de nos recherches, il est important de définir la terminologie employée. Le terme abus sexuel sur enfant a été utilisé dans les publications de psychologie pour décrire en fait toutes les interactions sexuelles pouvant avoir lieu entre des enfants ou des adolescents et des personnes sensiblement plus âgées, ainsi que des rapports entre enfants et adolescents du même âge lorsqu’il y a contrainte. Pour des raisons de validité scientifique, de nombreux chercheurs ont critiqué l’emploi indifférencié de ce terme, ainsi que ceux connexes de victime et d’abuseur note 2. Il a été noté que les chercheurs ont souvent omis de faire la distinction entre l’abus en tant que dommage causé à un enfant et l’abus en tant que violation des normes sociales.

On ne peut en effet tenir pour acquis que la transgression des règles sociales conduit à des dommages. Il a également été noté qu’en matière sexuelle, notre société a tendance à confondre ce qui est interdit et ce qui est dommageable. Il a également été dit que l’emploi inconsidéré de termes suggérant la force, la contrainte et le mal reflètent et confortent l’idée que ces rapports sont toujours dommageables, ce qui nuit à leur appréciation objective note 3.

Lors de recherches précédentes, nous avons démontré expérimentalement que les lecteurs de rapports scientifiques traitant d'interactions non-négatives entre adolescents et adultes sont influencés par l'emploi de termes chargés négativement, tels que "abus sexuel sur enfant" . note 4

Les problèmes posés par l'emploi du terme "abus sexuel sur enfant" apparaissent plus clairement si l’on oppose des cas aussi différents du viol répété d'une petite fille de cinq ans par son père, qui provoque sans aucun doute de sérieux dommages, et la relation sexuelle consentie d'un adolescent de quinze ans, mature, avec un adulte n’appartenant pas au cercle familial qui, bien que contraire aux lois sociales, peut n'impliquer aucun dommage.

En classant ces deux événements très dissemblables dans la catégorie unique d’abus sexuel sur enfant, on porte préjudice à la compréhension scientifique de chacun d'eux.

En gardant à l'esprit les inconvénients du terme "abus sexuel sur enfant", nous continuerons tout de même à l'utiliser car il est constamment employé par les auteurs des études que nous avons examinées. Cependant, nous mettrons ultérieurement en cause la validité de ce terme, lorsque nous aurons fait état de nos données et de nos analyses.

Cela dit, suivant en cela l'usage courant, nous définirons l'ASE comme une interaction sexuelle impliquant un contact physique ou pas (comme dans l'exhibitionnisme), entre un enfant ou un adolescent et une personne sensiblement plus âgée ou entre enfants /adolescents du même âge lorsqu'il y a contrainte.

 

COMPTE RENDU DES PUBLICATIONS.

En Amérique, vers la fin des années 70, des chercheurs ont commencé à examiner sérieusement les implications psychologiques de l'ASE. De nombreuses études sur le sujet ont été publiées. Celles-ci ont ensuite fait l'objet d'un autre type de recherche qui consiste à passer en revue les études disponibles et à en faire la synthèse. Beaucoup de comptes rendus de publications sont apparus ces quinze dernières années, mais n'ont pas abouti à des conclusions unanimes. Cependant, un bon nombre d'entre eux ont accrédité la thèse des dommages causés, de leur fatalité, de leur intensité et de leur équivalence quel que soit le sexe, venant ainsi renforcer les idées répandues sur l'ASE.

Nous allons examiner successivement les deux types de compte rendu : qualitatif, puis quantitatif.

 

a) COMPTE RENDU QUALITATIF DES PUBLICATIONS.

Dans ce premier type, le chercheur confronte un certain nombre d'études et résume de façon narrative ce qu'elles semblent démontrer. Le chercheur donne au lecteur – à l'aide de mots et de descriptions plutôt que par des formules mathématiques – son interprétation sur les conclusions tirées des études dans leur ensemble.

Les auteurs de ces comptes rendus qualitatifs ont généralement conclu que l'ASE est associée à une grande variété de troubles psychologiques tels que la colère, la dépression, l'anxiété, les désordres nutritionnels, l'abus de drogues et d'alcool, la perte de l'amour-propre, les difficultés relationnelles, les problèmes de comportement sexuel, l'agressivité, l'automutilation, le suicide, la dissociation, le stress post-traumatique et beaucoup d'autres encore. Le plus souvent, ils sont partis du postulat que l'ASE était à l'origine de ces problèmes et ils ont affirmé ou laissé entendre que la plupart des personnes qui avaient vécu un ASE en seraient un jour affligées. Certains ont même souligné que les garçons n'étaient pas moins touchés que les filles. Un groupe de chercheurs a qualifié de mythe l'idée que les garçons pourraient être moins affectés que les filles. Un autre chercheur a qualifié d'exercice futile tout effort pour déterminer si garçons ou filles étaient plus ou moins négativement affectés et conclu que l'ASE produit un effet délétère sur ceux qui en sont victimes quel que soit leur sexe.

Tous les chercheurs ne sont pas cependant parvenus aux même conclusions. Certains ont fait remarquer qu'il fallait traiter les liens de causalité avec la plus grande prudence et noté que l'ASE est si généralement imbriqué dans des problèmes de milieu familial qu'il n'est pas vraiment possible de dire si les plus grandes difficultés d'adaptation éprouvées par les sujets ayant vécu une ASE sont dues à l'ASE lui-même ou à un milieu familial défavorisé. Un certain nombre de chercheurs ont fait ressortir que les conséquences d'une ASE sont variables plutôt que systématiquement négatives.

Constantine, par exemple, dans un des comptes rendus les plus anciens, a découvert que les conséquences négatives étaient souvent absentes chez les sujets issus d'études non cliniques. Il a conclu qu'il n'y avait pas d'issue inévitable ou de réaction type et que les réactions à l'ASE sont tempérées par des facteurs non sexuels comme le libre consentement à la rencontre sexuelle tel qu'il est perçu par le jeune partenaire. Enfin, quelques chercheurs ont noté que les garçons avaient tendance à réagir de façon beaucoup plus positive ou plus neutre que les filles.

 

b) LIMITES DES COMPTE RENDUS QUALITATIFS.

Que pouvons-nous conclure de l’ensemble de ces comptes rendus qualitatifs ? Pas grand chose en fait, et il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, les conclusions sont différentes d'un compte rendu à l'autre ; mais aussi, et c'est encore plus important, les études s’appuient sur des échantillons biaisés, et se sont trouvées faussées par la subjectivité et l'imprécision des auteurs.

Echantillons biaisés.

Tous ces comptes rendus qualitatifs, à une exception près (nous y reviendrons plus tard), étaient basés principalement sur des échantillons cliniques ou judiciaires. On ne peut prétendre que des échantillons cliniques ou judiciaires de victimes d'abus représentent l'ensemble des personnes ayant une expérience d'ASE. C'est là un point très important que nous allons développer un peu.

On a jadis acquis la "preuve" que la masturbation causait des maladies mentales en observant que les malades en asile psychiatrique se masturbaient. On a jadis acquis la "preuve" que l'homosexualité était une pathologie sur la base d'échantillons psychiatriques et carcéraux. Quand on prenait des exemples non cliniques, l'homosexualité et la masturbation apparaissaient sous un jour bien différent et beaucoup plus véniel. Par analogie, nous devons étudier l'ASE au sein de populations non cliniques afin de déterminer s’il est toujours dommageable pour l'individu, et à quel degré.

Quelques études d'ASE se sont appuyées sur des échantillons cliniques de taille importante, ce qui semblait autoriser les critiques à conclure que l'ASE était hautement destructrice. Mais l’analyse d’un échantillon de taille élevée ne garantit pas la pertinence des conclusions de l’étude. Pour nous en persuader, rappelons un exemple fameux.

En 1936 aux Etats Unis, le républicain Alf Lindon se présentait à l'élection présidentielle contre le démocrate Franklin Roosevelt. Deux semaines avant l'élection, le magazine Literary Digest envoya 12 millions de cartes postales pour demander aux électeurs pour qui ils allaient voter. Il reçut 2,5 millions de réponses, 57% votant pour Lindon et 43 % pour Roosevelt. On sait que la véritable élection donna le résultat opposé. Que s'est-il passé ? Le magazine a obtenu son échantillon à partir du fichier des immatriculations de voitures et de l’annuaire du téléphone. En 1936, au cœur de la dépression, les électeurs qui possédaient une voiture et le téléphone étaient parmi les plus aisés et, en conséquence, avaient plutôt tendance à voter Républicain. De ce fait, l'échantillon n'était pas représentatif. Le grand nombre de réponses obtenu (2,5 millions) ne pouvait compenser la non-représentativité de l’échantillon.. Un échantillon représentatif de 1000 personnes, tel qu'on en utilise couramment aujourd'hui, est largement préférable pour obtenir des résultats valables. Le principe est que la taille d’un échantillon ne compensera jamais sa non-représentativité.

Les conclusions de 150 études cliniques apportent beaucoup moins d'information que les conclusions d'une seule étude représentative. Le grave défaut de la plupart de ces comptes rendus est de se limiter aux échantillons cliniques et judiciaires. Il est problématique de tirer des conclusions de ces échantillons cliniques et judiciaires non seulement parce qu'ils ne sont pas représentatifs de la population dans son ensemble, mais aussi parce que les données provenant de ces échantillons risquent fort de n’avoir aucune valeur.

Cela tient en particulier aux convictions du thérapeute. Si celui-ci est convaincu, comme beaucoup l'étaient à une époque, que l'homosexualité est un facteur de déséquilibre, il ne sera pas enclin à rechercher d'autres causes potentielles au déséquilibre d'un malade homosexuel. Du même coup, la certitude du thérapeute qu'il a bien affaire à une pathologie se trouve confirmée. Le même raisonnement peut s'appliquer à l'ASE. Prenons un exemple resté célèbre. Le psychiatre Fred Berlin était chargé d'examiner le Président de L'American University qui venait d'être arrêté pour avoir passé des coups de téléphone obscènes. Le patient confia à Berlin qu'il avait eu une relation incestueuse avec sa mère à l'âge de 11 ans et aussi qu'il avait été battu de façon répétée et continue durant tout son enfance. Convaincu comme il l'était que l'ASE avait le pouvoir de créer une pathologie, Berlin s'est fixé sur l'inceste et en a fait la cause de tous les problèmes de son patient. Il a ensuite utilisé cet exemple pour prouver le pouvoir dévastateur de l'ASE. Mais face à des abus physiques à la fois plus dominante et plus profonds, ses conclusions semblent pour le moins sujettes à caution.

Cet exemple montre comment un examen trop sélectif des éléments de preuve a permis de renforcer les idées préconçues du thérapeute quant à la dangerosité de l'ASE. Cela ne signifie pas que l'ASE ne soit jamais à l'origine du déséquilibre d'un patient, mais plutôt que les attentes d'un thérapeute peuvent singulièrement distordre sa perception du rôle joué par l'ASE dans le déséquilibre d'un patient.

Subjectivité et imprécision.

Les comptes rendus qualitatifs sont entièrement narratifs et donc sujets aux interprétations subjectives du critique. Les auteurs qui sont convaincus que l'ASE joue un rôle majeur dans les psychopathologies adultes peuvent être en proie à un préjugé de confirmation, c'est-à-dire qu'ils ne notent et ne décrivent que les résultats de recherches faisant état d'effets néfastes, mais ignorent ou s'intéressent peu aux résultats montrant des issues non négatives ou positives, ce qui leur permet de confirmer leur conviction initiale.

De même, les gens qui croient à l'astrologie sont très impressionnés quand les prédictions de leur horoscope se vérifient mais, quand ce n'est pas le cas (c'est à dire la plupart du temps), ils l'oublient très vite. Grâce à ce préjugé de confirmation, ils restent convaincus de la valeur prédictive de l'astrologie. Pour confirmer l'existence d'un préjugé de confirmation dans les recherches sur l'ASE, nous avons l'exemple de Mendel qui a rendu compte d'une étude comprenant deux échantillons différents d'étudiants. Dans le premier, aucune association n'a pu être faite entre l'ASE et des problèmes d'équilibre. Dans le second, plus petit, quelques associations purent être faites. Mendel n'a pas tenu compte des résultats du premier échantillon, mais il a utilisé le second pour confirmer que l'ASE était bien un facteur de déséquilibre. Nombre de ces études qualitatives ont souffert d'un problème majeur : une attention très sélective portée aux résultats examinés.

L'imprécision constitue un autre problème de taille. Dans le cas précédent, Mendel a utilisé un exemple de confirmation pour prouver que l'ASE était une cause de dépression, d'angoisse et tout ce qui s’en suit. Dans son rapport, il omet de préciser que l'association entre l'ASE et les symptômes constatés était faible. C'est pourtant une information de première importance, qui interdit de conclure comme l'a fait Mendel que l'ASE produit des effets d'une grande intensité. Le problème s'est posé dans tous ces comptes rendus qualitatifs de publications : les études montrent des différences de comportement minimes – bien que statistiquement significatives – tandis que les auteurs forcent les résultats et parlent de conséquences graves. Il est nécessaire que les auteurs utilisent un traitement statistique honnête et précis, faute de quoi ils seront enclins à exagérer les résultats s’ils considèrent déjà, a priori et à titre personnel, que l'ASE est hautement destructive.

 

c) COMPTE RENDU QUANTITATIF DES PUBLICATIONS.

Pour éviter le problème des comptes rendus qualitatifs, un certain nombre de chercheurs ont commencé, au milieu des années 90, à faire des comptes rendus quantitatifs. Ces comptes rendus sont des méta-analyses, c’est-à-dire que le chercheur rassemble un certain nombre d'études ayant comparé l'équilibre général de sujets ASE avec celui de sujets témoins, il en extrait les statistiques comparant les deux groupes et les rassemble dans une statistique globale. La moyenne de toutes les valeurs nous renseigne ainsi sur l'association entre l'ASE et l'équilibre de l'individu.

La valeur commune obtenue dans chaque étude des méta-analyses est appelée mesure de l'effet : elle mesure la différence entre les sujets ASE et les sujets témoins en ce qui concerne l'équilibre de leur personnalité. On s’attache notamment à quantifier la différence entre les sujets ASE et les sujets témoins, car la seule affirmation " il y a une différence statistiquement significative " n’est pas suffisante ; la mesure de l’effet permet de distinguer différents degrés dans les différences constatées entre les sujets ASE et les sujets témoins.

Pour des commodités de présentation, nous indiquerons les mesures d'effet de la façon suivante. Imaginons un groupe d'individus dont certains ont vécu un ASE, les autres étant les sujets témoins. On peut penser que dans les deux groupes on trouvera des individus plus ou moins équilibrés. Certains seront très équilibrés, d'autres le seront moyennement, d'autres le seront assez peu et quelques-uns seront fortement déséquilibrés. Si l'ASE a un effet très fort, il doit être responsable d'au moins 50% de la variation d'équilibre entre tous les sujets ; si l'ASE a un effet fort, il doit être responsable d'au moins 25% ; s’il a un effet moyen, il doit être responsable d'environ 10% ; et si l'ASE a un effet réduit, il doit être responsable d'environ 1% de la variation d'équilibre.

Un chercheur du nom de Jumper a pris des échantillons d'étudiants, de citoyens ordinaires et des échantillons cliniques pour sa méta-analyse du rapport entre l'ASE et l'équilibre individuel. Elle a fait la moyenne des mesures d'effet séparément pour chaque type d'échantillon. Après correction, ses résultats ont montré que l'ASE était responsable de 0,8% de la variation d'équilibre dans les échantillons étudiants, 2,25% dans les échantillons de citoyens, 7,3% dans les échantillons cliniques. En d'autres termes, l'ASE avait bien un rapport avec l'équilibre de la personnalité mais il était faible dans les échantillons non cliniques et moyen dans les cliniques. En 1996, un second groupe de chercheurs a publié une autre méta-analyse. Ils ont calculé les mesures d'effet moyenné séparément pour les échantillons cliniques et non cliniques. La variation dont l'ASE était responsable était de 1,4% pour les échantillons non cliniques et de 3,6% pour les cliniques.

Ces deux comptes rendus quantitatifs se révèlent supérieurs aux études qualitatives à bien des égards. D'abord, ils évitent les interprétations subjectives, ils incluent un grand nombre d'échantillons non cliniques, et enfin ils analysent les deux types d'échantillons séparément.

Le schéma d'ensemble est celui-ci. Les échantillons cliniques sont nettement différents des non cliniques. Ceci montre de façon empirique qu'il est incorrect de généraliser à l'ensemble de la population les conclusions tirées d'une étude clinique de l'ASE. De plus, bien que l'ASE soit lié à un moindre équilibre dans les échantillons non cliniques, l'ampleur du phénomène est faible.

Lorsqu'on prétend que l'ASE produit des blessures psychologiques profondes, graves et durables, on se livre à une grossière exagération.

Il y quelques faiblesses dans ces deux études quantitatives – qui ont d'ailleurs été les seules à paraître jusqu'à il y a environ un an – ce qui nous a conduit par la suite à mener nos propres méta-analyses.

on a examiné très peu d'échantillons masculins (aucun dans la seconde étude) ;

on n'a fait aucune analyse pour montrer si l'association entre l'ASE et l'équilibre de la personnalité provenait de l'ASE lui-même ou pouvait être attribuée à d'autre facteurs comme un milieu familial défavorisé.

aucune étude n'a été réalisée pour montrer l'étendue des effets. Si l'ASE produit un effet, est-ce que celui-ci touche 100% des personnes exposées, 50%, 10% ou un autre pourcentage ?

on n'a pas parlé de la réaction des sujets eux-mêmes à l'expérience sexuelle qu'ils ont vécue. Il est possible que certains n'aient pas réagi de façon négative. Les idées généralement admises n'autorisent pas cette possibilité, mais une étude objective se doit de mener l’enquête, car cette information devrait pouvoir modifier les idées admises à propos d'ASE.

Afin de pallier les défauts de ces deux méta-analyses, nous avons mené les nôtres. Nous l'avons fait pour mettre à l'épreuve l'idée admise qu'au sein de la population dans son ensemble, l'ASE cause des dommages profonds, très répandus, et qu'il se révèle être aussi négatif pour les filles que pour les garçons. Puisque nous nous intéressions à l'ASE dans l'ensemble de la population, nous avons recueilli des échantillons exclusivement non cliniques. Cette optique se justifie par le fait que les deux méta-analyses étudiées ont montré que l'on ne pouvait pas généraliser les résultats d'études cliniques, comme cela a été aussi vérifié dans d'autres domaines du comportement humain. Pour connaître la nature de l'ASE, pour savoir s’il est dommageable en soi, il faut étudier un échantillon représentant la population dans son ensemble.

ÉCHANTILLONS NATIONAUX.

Depuis une vingtaine d'années, notre société s'est mise à croire que l'ASE a un "effet spécialement destructeur sur la santé mentale de l'adulte". Cela implique que toute personne donnée, homme ou femme, ayant vécu un ASE aura subi des dommages profonds. La meilleure façon de mettre cette affirmation à l'épreuve serait d'examiner la population tout entière : c'est bien sûr impossible. A défaut, on peut prendre un échantillon représentatif de cette population et essayer d'en tirer des conclusions : c'est ce que des chercheurs ont fait dans plusieurs pays. Ils ont obtenu des échantillons de probabilité nationaux, qui sont simplement des échantillons choisis pour être représentatifs de la population d'un pays donné. Les données obtenues concernant la relation entre l'ASE et l'équilibre général de l'individu sont très importantes, car elles rendent mieux compte des cas les plus courants que ne pourraient le faire des données tirées d'études cliniques.

Voici quelques années, nous avons réuni les résultats de toutes les études basées sur des échantillons nationaux qui examinaient le rapport ASE-équilibre individuel. Le Tableau 1 (page suivante) est une liste de ces études avec certaines de leurs caractéristiques. Tout d’abord, nous constatons que quatre études ont été menées aux USA, une au Canada, une en Espagne et une en Grande-Bretagne. Plusieurs études ont été faites par le biais d'interviews, d'autres par téléphone, d'autres utilisaient un questionnaire que les sujets remplissaient pendant que le chercheur attendait à côté, une autre s'est déroulée par courrier. Deux études n'ont examiné que les ASE vécues par les sujets comme indésirables. Les cinq autres études ont examiné à la fois les ASE vécus comme désirables et indésirables. Le taux de réponse a été très élevé. Le pourcentage de sujets ayant vécu un ASE allait de 6 à 36% pour les hommes et de 14 à 51% pour les femmes. La variation importante des pourcentages s'explique par les définitions très variées qu'on donnait de l'ASE. Si l’on met à part les deux études dont la définition de l'ASE semble beaucoup trop large (incluant dans l'ASE des relations sexuelles consenties entre frères et sœurs par exemple), le pourcentage allait de 6 à 15% pour les hommes (moyenne 11%) et de 14 à 28% pour les femmes (moyenne 19%).

Le meilleur chiffre dont nous disposions à l'heure actuelle sur le taux d’occurrence de l'ASE est donc de 11% pour les hommes et de 19% pour les femmes.

Ces études ont donné deux types de résultats fort utiles pour apprécier les idées couramment admises sur l'ASE. Le premier concerne les effets auto-rapportés – c'est-à-dire la vision du sujet lui-même sur la façon (négative, neutre ou positive) dont l'expérience sexuelle l'a affecté. Le second consiste en des mesures objectives de l'équilibre psychologique et sexuel.

 

TABLEAU 1
Données relatives à sept études concernant les conséquences psychologiques de l’abus sexuel sur enfant (ASE) à partir d’échantillons nationaux

Etude

Sujets de l’étude

Type

Définition de l’ASE

Taille de l’échantillon

Occurrence de l’ASE

Taux de réponse

       

H

F

H

F

 

Badgley et al.

(1984)

Canada

âge: 18 +

QRS

Toute relation

non désirée; C, NC

1002

1006

31%

53%

94%

Baker & Duncan (1985)

GB

âge: 15 +

FAF

<16 ; (sexuellement mature) ; C, NC

834

923

9%

14%

87%

Bigler

(1985)

USA

âge 30-55

LET

<18; (5+, en famille ou violent) ; C, NC

140

174

36%

51%

33%

Boney-McCoy Finkelhor (95)

USA

âge 10-16

TEL

Tout contact sexuel non désiré ; C, NC

987

911

6%

15%

72%

Finkelhor et al

(1989)

USA

âge 18 +

TEL

<19 ; tout acte vu comme AS ; C, NC

1142

1476

15%

28%

76%

Laumann et al

(1994)

USA

âge 18-59

FAF

avant puberté ; (après puberté) ; C

1311

1608

12%

17%

79%

Lopez et al

Espagne

âge 18-60

FAF

QRS

<17 ; (5+, ou violent) ; C, NC

462

433

15%

22%

82%

Comme le montre le haut du tableau 2, l'expérience a été dommageable d'une façon ou d'une autre pour 37% des hommes, c’est-à-dire qu'elle ne l'a pas été pour 63% ; les pourcentages sont inversés pour les femmes puisque l'expérience s'est révélée plus ou moins dommageable pour 64% d'entre elles. Là encore nous constatons une différence liée au sexe. Dans la dernière étude, Laumann a interrogé les sujets sur les expériences qu'ils avaient pu avoir avant la puberté ; 45% des hommes ont parlé de certains effets négatifs, pourcentage qui s'élève à 70% pour les femmes: encore une fois, on constate une nette différence entre les sexes.

 

TABLEAU 2
Pourcentage de conséquences psychologiques négatives déclarées après abus sexuel sur enfant (ASE) ; USA

Etude

Occurrence temporelle étudiée

Hommes

Femmes

   

%

N

%

N

Badgley et al (1984)

au moment des faits

7

307

24

538

Baker & Duncan (1985)

au moment des faits et depuis les faits

37

79

64

119

Laumann et al (1994)

au moment des faits et depuis les faits

45

134

70

273

 

Etude

Questions posées

Hommes (N=79)

Femmes (N=119)

Baker & Duncan

(1985)

Dommage permanent

4%

13%

 

Néfaste sur le moment, mais pas d’effet à long terme

33%

51%

 

Pas d’effet

57%

34%

 

Amélioration de la qualité de vie

6%

2%

 

Ensuite, nous avons examiné le rapport entre ASE et équilibre psychologique et sexuel en comparant des sujets ASE avec des sujets témoins. Comme le montre le tableau 3, cinq études ont fourni des données exploitables. A nouveau, les mesures d'effets indiquent le pourcentage de variation d'équilibre parmi tous les sujets imputable à l'ASE. Pour les hommes, on trouve de 0,16 à 1,44% (moyenne 0,49%) et pour les femmes, de 0,25 à 4% (moyenne 1%). Ces résultats montrent plusieurs choses. Tout d'abord, les hommes et les femmes ayant vécu un ASE ont un moins bon équilibre que les sujets témoins. Ensuite, bien qu’elles soient statistiquement significatives, ces différences sont faibles. Pour les hommes par exemple, 99,51% de la variation constatée dans les tests d'équilibre peut être expliquée par d'autres facteurs que l'ASE. Ce résultat montre qu'en général, contrairement aux idées reçues, l'ASE n'affecte pas de façon majeure le bien-être psychologique et sexuel des personnes qui l'ont vécu.

Cette méta-analyse nous permet de mieux comprendre les cas typiques d'ASE, bien plus que n'ont pu le faire les analyses cliniques. Ses résultats contredisent l'idée selon laquelle les dommages seraient largement répandus, durables et profonds. Les mesures d'effets sont faibles ; il aurait fallu qu'elles soient importantes (voire moyennes) pour que l'on puisse conclure à des dommages profonds. En outre, les garçons ont réagi de façon beaucoup moins négative que les filles, ce qui contredit l'hypothèse selon laquelle garçons et filles réagiraient de façon également négative.

Il nous faut examiner avec soin une dernière hypothèse : les différences d'équilibre (faibles mais statistiquement significatives) constatées chez les sujets ASE par rapport aux sujets témoins sont-elles imputables à l'ASE ? Avant d’aborder ce point important, il nous faut dire deux mots de méthodologie.

Aux USA, les Blancs ont en moyenne un QI de 15 points supérieur aux noirs. Allez-vous en conclure que cette différence est due à la race ? En ce cas vous pourriez, à juste raison, être accusé de racisme. Blancs et Noirs sont différents non seulement par leur race, mais aussi par leur statut socio-économique et par bien d'autres choses encore. La différence de QI peut s’expliquer par l’influence du milieu défavorisé plutôt que par la race. Le milieu familial a un impact certain sur le développement intellectuel et peut jouer le rôle de troisième variable qui explique totalement l'association des deux variables principales, la race et le QI.

Une différence de QI de 15 points peut se traduire de la façon suivante : la race intervient pour 34% dans la variation de réussite aux tests de QI entre blancs et noirs. Dans nos échantillons nationaux, l'ASE était responsable de 1% de variation de l'équilibre général pour les femmes et de seulement 0,5% pour les hommes : en comparaison, la race a un effet de 34 à 68 fois plus important sur la variation des QI ! En conséquence, si nous pouvons prétendre que la différence de QI vient non pas de la race mais d'un milieu familial moins favorisé, nous pouvons certainement prétendre la même chose pour l'ASE et affirmer que les petites différences d'équilibre que l'on a remarquées peuvent provenir de différences dans le milieu familial.

Les enfants de familles à problèmes sont moins surveillés, plus susceptibles et plus enclins à adopter des attitudes hors-normes telles que l'usage de drogues, l'absentéisme scolaire, une sexualité taboue (avec des adultes par exemple). Dans cette optique, un milieu familial défavorisé les prédispose non seulement à l'ASE mais aussi à un moins bon équilibre général.

Ce scénario suggère que le degré de causalité entre l'ASE et l'équilibre puisse être beaucoup plus faible, voire inexistant.

Finkelhor et ses collègues ont participé à deux des études nationales, en utilisant une analyse statistique pour trouver d'autres variables qui auraient pu expliquer le rapport ASE-équilibre. Dans les deux études, le rapport a gardé une valeur statistiquement significative : ils en ont conclu que l'ASE entraînait un moins bon équilibre général. On pourra critiquer la méthode de Finkelhor, qui n'a pas pris en compte des variables qui, d'autres chercheurs l’ont montré, peuvent expliquer le rapport ASE-équilibre général. Parmi ces variables figurent la violence physique et les carences affectives, que l'on a tendance à confondre avec l'ASE quand elles lui sont associées. Le chercheur Wisnievski, par exemple, a étudié l'ASE dans 32 échantillons d'étudiants choisis être représentatifs de l'ensemble des étudiants américains. Quand elle a fait un calcul statistique en prenant pour variables des abus non sexuels, elle s'est aperçu que le rapport ASE-équilibre général avait disparu. Elle en a conclu que " les informations obtenues ne permettent pas d'expliquer les problèmes émotionnels par l'abus sexuel " et ajoute que " Les résultats semblent démontrer que ce sont d'autres facteurs, comme la violence familiale, qui ont le plus grand impact sur l'équilibre émotionnel ". Nous reviendrons à ce sujet de la causalité et du contrôle statistique en examinant les résultats de notre deuxième méta-analyse.

ÉCHANTILLONS ÉTUDIANTS.

Les échantillons nationaux nous ont aidé à étudier les idées généralement admises sur l'ASE. Mais ces études ont l'inconvénient d'être fort peu nombreuses, elles apportent peu d'information sur les réactions des intéressés et nous donnent trop peu de renseignements pour juger l'hypothèse d'un lien de cause à effet ASE-dommages.

Nous avons donc effectué un autre méta-analyse basé sur un autre ensemble d'échantillons non cliniques : des échantillons étudiants. Nous avons choisi ces échantillons pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'ils représentent le plus large échantillon du même type dont on puisse disposer. Bien que les gens qui sont passés par l'université soient différents de ceux qui n'y sont pas allés, nous avons estimé que des échantillons étudiants pourraient nous aider à répondre à des questions sur la population en général : quelle est la réaction type d'une personne exposée à l'ASE ? En effet, aux USA, 50% de la population adulte est passé par l'université à un moment ou à un autre.

Les échantillons étudiants présentent un autre intérêt : les études ont été menées par des chercheurs universitaires qui ont conçu leurs études en prenant en compte des facteurs liés au milieu familial. Ces renseignements, que les études cliniques ou nationales ne fournissent pas toujours, nous permettent d'étudier les effets négatifs censément produits par l'ASE. De plus, ces études nous ont fourni des données de premier ordre pour étudier les hypothèses formulées à propos de l'ASE telles que l'étendue et la profondeur des effets et l'équivalence des réactions quel que soit le sexe.

Au total, nous disposions de 59 études pour examiner les rapports ASE-équilibre, les réactions, et les effets évalués par le sujet lui-même. Pour étudier le rapport entre ASE et équilibre, nous avons utilisé 54 échantillons : 14 échantillons (3254 sujets masculins) et 40 échantillons (12570 sujets féminins). Les réactions et les effets auto-rapportés ont été étudiés sur 13 échantillons (783 sujets masculins) et 14 échantillons (2353 sujets féminins).

La définition de l'ASE était différente selon les études. Pour 20% des études, il s'agissait d'expériences indésirables. Les 80% restantes comprenaient toutes les expériences d'ASE (à la fois indésirables et désirables) et définissaient l'ASE ainsi : une différence d'âge d'au moins 5 ans entre les partenaires, le plus jeune ayant moins de 16 ou 17 ans. Le taux d’occurrence de l'ASE suivant ces différentes définitions était le suivant : pour les hommes, sur la base de 26 échantillons comprenant 13704 sujets, il était de 14%; pour les femmes, sur la base de 45 échantillons comprenant 21999 sujets, il était de 27%.

Certains chercheurs ont avancé l'idée que les échantillons étudiants n'apportaient pas d'information sur les formes les plus graves d'ASE, car les étudiants vivent des formes d'ASE moins graves que la population en général. En revenant aux échantillons nationaux dont nous avons extrait les données pertinentes, puis en examinant les échantillons étudiants et en comparant les valeurs respectives des uns et des autres, nous avons pu tester cette hypothèse.

Le tableau 4 présente les résultats obtenus. On a prétendu que l'ordre de gravité croissant était le suivant : ASE sans contact (exhibitionnisme), attouchements, rapport oral, rapport complet. Sur le tableau on voit bien que les sujets étudiants ont eu autant de rapports complets que les sujets nationaux – beaucoup plus même pour les garçons. On a souvent estimé qu'un lien familial existant entre le plus jeune et le plus âgé était un signe de gravité, l'inceste étant considéré comme le contact le plus grave. Le tableau 5 montre que les sujets étudiants ont vécu autant d'incestes que le reste de la population.

On considère aussi généralement que la fréquence des rapports qualifiés d'ASE est un signe de gravité : on estime que des rapports multiples sont plus graves que des rapports uniques. Dans les deux échantillons, nationaux et étudiants, à peu près la moitié de ceux qui ont vécu un ASE ont connu des rapports multiples. Nous tirons de ces comparaisons les conclusions suivantes : puisque les échantillons nationaux et étudiants ont pratiquement les mêmes caractéristiques, il nous paraît justifié d'utiliser des échantillons étudiants pour répondre à des questions concernant l'ASE dans l'ensemble de la population.

TABLEAU 4
Occurrence estimée de quatre types d’abus sexuel sur enfant (ASE) ; USA

Echantillon

k

N

Exhibitionnisme

Caresses

Fellation

Rapport complet 1

Université

garçons

13

2172

32%

39%

3%

13%

 

filles

9

506

22%

51%

14%

33%

 

ensemble 2

26

2918

28%

42%

6%

17%

National 3

hommes

3

590

38%

67%

9%

16%

 

femmes

3

366

25%

69%

22%

13%

 

ensemble

6

956

33%

68%

14%

15%

Note : k représente le nombre d’échantillons , N le nombre de sujets dans les k échantillons.

TABLEAU 5
Occurrence estimée d’abus sexuel sur enfant (ASE) en fonction du statut familial de l’abuseur ; USA

 

 

Famille au sens large

Famille proche

 

Université 4

National 5

Université6

National

 

N

%

N

%

N

%

N

%

filles

2735

37

606

34

792

20

606

15

garçons

580

23

375

13

270

8

375

4

ensemble

3569

35

981

26

1275

16

981

11

Note : La famille proche inclut les parents biologiques ou les beaux-parents, les grands-parents et les frères ou sœurs plus âgés. La famille au sens large inclut la famille proche et les autres membres de la famille. Les taux d’occurrence estimés sont pondérés à partir d’échantillons individuels. Les estimations en université proviennent d’études publiées dans cette revue ; les estimations au niveau national proviennent de trois études (Baker & Duncan, 1985 ; Laumann et al, 1994 ; Lopez et al, 1995).

1.      Dans quelques études étudiantes et nationales, cette rubrique correspond tant aux actes tentés qu’accomplis.

2.      Ces données incluent deux autres études, l’une sur les garçons et l’autre sur les filles.

3.      Pour l’exhibitionnisme: données de Lopez et al. uniquement (femmes: k=1, N=203 ; hommes : k=1, N=134); pour l’onanisme: données de Laumann et al. et Lopez et al. (femmes: k=2, N=476 ; hommes: k=2, N=291).

4.      Basée sur 21, 9 et 33 cas (respectivement: filles, garçons, ensemble).

5.      Basée sur 3, 3 et 6 cas (respectivement: filles, garçons, ensemble).

6.      Basée sur 6, 10 et 19 cas (respectivement: filles, garçons, ensemble).

Nous avons ensuite étudié la relation entre l'ASE et l'équilibre général, en faisant un méta-analyse des résultats de 54 échantillons qui nous ont fourni des statistiques exploitables. Pour 15912 sujets, la variation moyenne d'équilibre provoqué par l'ASE était de 0,81% : dans 99,19% des cas l'ASE ne joue aucun rôle dans la variation d'équilibre. Cependant cette petite différence conserve une signification statistique, les sujets-ASE ayant un équilibre un peu moins bon. Nous avons ensuite fait un méta-analyse du rapport ASE-équilibre en séparant les garçons des filles. Comme le montre le tableau 6, l'ASE explique 0,49% de la variation d'équilibre chez les garçons et 1% chez les filles : exactement les mêmes valeurs que dans les échantillons nationaux. Il faut faire remarquer que les échantillons nationaux et étudiants se ressemblent sur de nombreux points : taux d'incidence de l'ASE, types d'ASE, importance de la relation ASE-équilibre. Ceci indique que les données étudiantes sont nettement plus précieuses que les données cliniques pour comprendre la nature de l'ASE au sein de la population dans son ensemble.

TABLEAU 6
Méta-analyse des rapports ASE-équilibre (étudiants)

 

k

N

variance

garçons

14

2947

0,49%

filles

33

11631

1,00%

Note : La variance (donnée en %) exprime la variation d’équilibre imputable à l’ASE.

Du fait qu'une minorité notable des études ne prenait en compte que les expériences indésirables pour définir l'ASE, nous avons aussi étudié le rapport ASE-équilibre en fonction du degré de participation de la personne la plus jeune, séparément pour les garçons et les filles. Le tableau 7 montre que, pour les garçons et en prenant les échantillons comprenant tous les types d'ASE (sexe indésirable et sexe désirable), l'ASE n'explique que 0,16% de la variation d'équilibre : ce résultat n'a pas de valeur statistique. Quand on n'examine que les échantillons où le sexe est indésirable, l'ASE intervient pour 1,69% dans la variation d'équilibre, ce qui a une valeur statistique. Cette valeur est de 10 fois supérieure à celle trouvée précédemment (pour le sexe désirable et indésirable).

TABLEAU 7
Méta-analyse des rapports ASE-équilibre en milieu étudiant, en fonction du consentement

 

k

N

variance

garçons

tous types de relations sexuelles1

10

1957

0,16%

 

relations non désirées uniquement

4

990

1,69%

filles

tous types de relations sexuelles1

25

9363

0,64%

 

relations non désirées uniquement

8

2268

1,21%

Note : k représente le nombre d’échantillons, N le nombre de sujets dans les k échantillons. La variance (donnée en %) exprime la variation d’équilibre imputable à l’ASE.
1. Comprend à la fois les relations sexuelles désirées et non désirées.

 

Ces résultats montrent que des garçons qui se livrent à l'ASE de leur plein gré ne souffrent pas d'un moins bon équilibre. Pour les filles en revanche, l'ASE influe sur l'équilibre général, que l'on prenne en considération le sexe désirable et indésirable ensemble ou le sexe indésirable seulement.

Dans le premier cas l'ASE explique 1,21% de la variation d'équilibre, et dans le second 0,64%. Ces découvertes nous montrent que l'effet est différent selon le sexe : quand on étudie les effets de l'ASE, il faut obligatoirement différencier les garçons consentants et les filles.

Nous voyons donc qu'au moins pour les garçons l'ASE n'a pas de conséquences inévitables mais que tout dépend du contexte dans lequel il survient. Afin d'examiner le contexte d'un peu plus près, nous avons étudié chez les sujets qui avaient vécu un ASE les facteurs qui pourraient avoir provoqué certaines réactions ou certains symptômes. Les facteurs contextuels étudiés sont la fréquence des actes d'ASE, leur durée dans le temps, l 'usage de la force, la pénétration et l'inceste. Le tableau 8 montre le résultat de nos analyses. Contrairement à ce qu'on croit généralement, la fréquence des actes, la longue durée des relations et la pénétration n'entraînent pas de réactions plus négatives ou davantage de symptômes. En revanche, l'usage de la force et les relations incestueuses ont entraîné des réactions plus négatives et davantage de symptômes.

 

TABLEAU 8

Méta-analyse des relations entre les caractères de l’ASE et leurs conséquences pour le sujet

Caractère de l’ASE

Conséquences

k

N

variance

Durée

Réactions et effets

4

473

(0,09%)

 

Symptômes

2

82

0,41%

Contrainte

Réactions et effets

7

694

12,25% *

 

Symptômes

4

295

1,21%

Fréquence

Réactions et effets

3

328

(0,04%)

 

Symptômes

3

174

0,64%

Inceste

Réactions et effets

4

394

1,69% *

 

Symptômes

9

572

0,81% *

Pénétration

Réactions et effets

2

253

(0,09%)

 

Symptômes

7

594

0,25%

Note : k représente le nombre d’échantillons, et N le nombre de sujets dans les k échantillons ayant eu une expérience ASE. La variance (donnée en %) exprime la variation des conséquences (réactions, effets et symptômes) induite par le caractère de l’ASE.

Les valeurs entre parenthèses indiquent que le caractère de l’ASE est corrélé à des conséquences moins négatives. * : indique un résultat statistiquement significatif.

L'image de l'ASE véhiculée par les médias est celle-ci : un enfant fragile et sans défense en état de choc absolu, dont l'existence a été dévastée par un adulte. Nous avons présenté des éléments pertinents nous permettant d'évaluer la validité de cette image. Le tableau 9 nous présente les résultats de 10 échantillons féminins et 12 échantillons masculins. Il s'agit de savoir comment, à l'époque, les sujets ont réagi à l'expérience d'ASE. Pour les filles : 11% des expériences d'ASE ont été positives, 18% neutres et 72% négatives. Pour les garçons : 37% des expériences ont été positives, 29% neutres et 33% négatives.

Les résultats pour les garçons contredisent fortement l'image populaire dont nous avons parlé : la majorité des garçons n'a pas réagi de façon négative. Pour les filles, c'est l'inverse, ce qui montre une différence de réaction frappante liée au sexe. Cela nous prouve à nouveau que l'hypothèse d'une réaction similaire pour les deux sexes est erronée.

Pour ce qui est des réactions négatives, il est important de noter que celles-ci peuvent aller d'une légère sensation de gêne jusqu'au choc traumatique. Le pourcentage de garçons et de filles qui réagiraient conformément à l'image populaire ne représente donc qu'une fraction du chiffre des réactions négatives observées.

Bien que cela soit difficile à chiffrer, il est probable qu'un choc traumatique entraîne pour le sujet des effets négatifs de nature durable. Pour traiter cette question, nous avons étudié dans les échantillons étudiants les effets perçus par les sujets eux-mêmes. Le tableau 10 présente le résultat de ces études. Les effets négatifs durables perçus par le sujet lui-même sont rares chez les garçons.

Dans l'étude de Condy, seuls 16% des sujets mâles avaient l'impression que l'expérience d'ASE avait eu une influence négative sur leur vie sexuelle. Dans l'étude de Fishman ils étaient 13%, dans celle de Fritz 10%, dans celle de Landy 0,4% et dans celle de West et Woodhouse seuls un ou deux sujets sur 67 avaient ressenti un impact négatif sur leur vie sexuelle. Pour ce qui est des autres effets durables, dans l'étude de Landis, aucun sujet mâle n'a estimé que son développement affectif avait été affecté de façon permanente. Dans l'étude de Fishman, un quart des sujets mâles ont ressenti une forme ou une autre d'effet négatif sur leur vie en général.

TABLEAU 9
Souvenir rétrospectif de la réaction immédiate d’étudiants confrontés à un ASE

Etude

Femmes

Hommes

 

positif

neutre

négatif

N

positif

neutre

négatif

N

Brubaker (1991)

22%

18%

60%

50

-

-

-

-

Brubaker (1994)

10%

17%

73%

99

-

-

-

-

Condy et al (1987)

-

-

-

-

58%

14%

28

50

Finkelhor (1979)

7%

27%

66%

119*

nd 2

nd

38%

23

Fischer (1991)

5%

nd

nd

39

28%

nd

nd

18

Fishman (1991)

-

-

-

-

27

43

30

30*

Fromuth (1984)

28%

12%

60%

130*

-

-

-

-

Fromuth & Burkhart (1989)

-

-

-

-

60%

28%

12%

81

Goldman & Goldman (1988)

17%

16%

68%

188*

39%

32%

30%

40*

Landis (1956)

2%

16%

86%

493*

8%

39%

54%

183*

Long & Jackson (1993)

4%

28%1

69%

137

-

-

-

-

O’Neill (1991)

10%

6%

84%

83*

43%

9%

48%

46*

Schultz & Jones (1983)

28%

19%

52%

122*

69%